L'aporie ou la sagesse de la contradiction

11 décembre, 2020
Qui est né avant : la poule ou l’œuf ? Peu de raisonnements incitent à autant de réflexion et de contradiction inhérente que les apories. Ces nœuds argumentatifs nous invitent à réfléchir aux paradoxes contradictoires dont la vie est faite.

Le terme aporie vient du grec et peut être défini comme un état d’incertitude ou de perplexité lorsqu’on est exposé à deux arguments opposés mais acceptables. Il s’agit, par exemple, du classique “être ou ne pas être” de William Shakespeare ou de la question de l’œuf et la poule.

Ce sont des questions impossibles à résoudre, des dilemmes philosophies qui nous mènent rarement nulle part. Néanmoins, dans le passé et à l’époque de Platon et de Socrate, ce type de raisonnement était un exercice précieux pour lancer des débats et des exercices dialectiques profonds.

L’essentiel était de soulever un doute, de lancer une question rhétorique. Et ce pour réaliser une transition entre l’ambiguïté du monde, entre les contradictions de la vie et le raisonnement complexe qui a du sens et n’en a pas en même temps.

De plus, s’il y a une chose que nous devons supposer, c’est que la réalité même qui nous entoure est pleine d’une aporie insupportable. Nous sommes, par exemple, une société mondialisée incroyablement individualiste. Nous sommes des êtres libres, mais en même temps victimes de mille facteurs de conditionnement qui nous façonnent et nous standardisent.

L’aporie est la sagesse de la contradiction, celle qui nous invite à faire de précieuses réflexions, mais qui ne nous mène pourtant nulle part… Nous approfondissons ici le sujet.

Aporie et état de perplexité.

Qu’est-ce que l’aporie et quel est son but ?

Lorsqu’il est fait référence à l’aporie, il est inévitable de ne pas citer les sophismes du philosophe grec Zénon d’Élée. L’un d’entre eux était celui connu sous le nom de “paradoxe d’Achille et de la tortue”.

L’essence de cette idée reposait sur un argument : le mouvement en tant que tel n’existe pas. Le sage stoïcien concevait la mobilité comme une concaténation d’états au repos, c’est-à-dire comme une somme d’images fixes.

Par conséquent, pour lui, une tortue pourrait être aussi rapide ou plus rapide qu’Achille, celui qui a les pieds légers, car le mouvement, comme le temps, n’est qu’illusion. Ainsi, et suivant cette prémisse, il a expliqué que lorsque l’on lance une flèche, en réalité, elle ne bouge pas du tout. Son mouvement est le résultat de la somme infinie de ses points de repos.

Que pouvons-nous donc dire face à ce type de raisonnement ? Si nous nous basons sur la mécanique classique et les lois de Newton, nous pourrions les réfuter complètement.

Cependant, si l’on intègre la perspective de Zénon sur la succession des états au repos, on peut arriver à la comprendre. Par conséquent, en comprenant ces exemples, nous nous rendons compte que nous sommes tous familiers avec le sentiment d’aporie.

Après tout, c’est cette incertitude que nous ressentons parfois lorsque nous sommes exposés à deux idées contradictoires mais intéressantes et parfois même valables. C’est un nœud de perplexité qui, sans être directement résolu, nous invite à réfléchir.

Déconstruire pour découvrir : la valeur de la contradiction quotidienne

“Aporétique” est un adjectif intéressant dont nous devrions être plus conscients. Il serait bon d’acquérir cette caractéristique, cet exercice de raisonnement et de réflexion avec lequel on peut déconstruire beaucoup de nos réalités pour découvrir qu’il y a plus d’options, de perspectives et de réalités.

Déconstruire par aporie signifie nous permettre de découvrir la contradiction des choses. C’est aussi accepter qu’il y a des idées opposées pouvant toutes deux être acceptées.

Il est possible de tirer des enseignements de chaque approche, même si elle est inconciliable. L’objectif principal n’est autre que de faire réfléchir, d’accepter le contraire comme faisant partie de la vie.

Les types d’apories

Aujourd’hui, nous utilisons le terme aporie comme synonyme de difficulté. Nous faisons cela pour représenter une impasse, un défi sans solution rationnelle apparente. Or, pour la philosophie grecque, c’était comme une énigme, comme un exercice qui incitait au dialogue, à l’échange d’idées, de théories et d’approches de la connaissance.

Nous ne devons pas voir l’aporie comme une sorte de nœud gordien dénué de sens. Cet état d’incertitude doit inviter à l’analyse et au raisonnement. Il est donc intéressant de comprendre les deux typologies existantes.

L’aporie argumentative : une partie du doute

Dans ce type de contribution, le point de départ est toujours une question lancée en l’air, une question qui sert souvent de sujet de réflexion pour les autres, même s’ils savent qu’ils n’ont pas de réponse claire. L’objectif n’est autre que de favoriser les idées et les arguments.

Il est intéressant de savoir que la plupart des contributions sont toujours basées sur des questions. Par exemple : “La couleur orange est-elle nommée d’après le fruit ou est-ce le contraire ?”.

L’aporie tonale : une partie d’un avis

Dans cette deuxième typologie, nous sommes confrontés à une contribution quelque peu agressive ou du moins péremptoire. Dans ce cas, le but n’est pas de dialoguer mais d’imposer sa vérité.

C’est comme si nous nous limitions à rappeler exclusivement que “la poule est venue avant l’œuf”. L’idée continue à nous causer des contradictions, mais la phrase a déjà un certain ton et cherche à nous convaincre d’une idée préconçue.

La chose la plus appropriée à faire dans tous les cas est d’utiliser une contribution argumentative basée sur une question. C’est la seule façon d’encourager le dialogue et la réflexion.

Pour conclure, au-delà des métaphores classiques utilisées par Platon et Aristote avec leurs élèves par le biais de questions rhétoriques, il y a un fait indéniable. Dans le monde d’aujourd’hui, de multiples apories sont présentes. La politique, la société, le monde de la publicité, etc., ne cessent d’abriter de multiples paradoxes qui nous déconcertent par leurs absurdités.

Il est vrai que de notre point de vue, nous ne pouvons rien résoudre. La contradiction est parfois continue : on peut arriver à comprendre toutes les positions, mais on reste prisonnier de la perplexité. En prendre conscience, l’assumer et réfléchir à ces univers antagonistes est positif et enrichira ce que nous connaissons déjà comme la sagesse de la contradiction.

  • Aguirre Santos, Javier. (2007) La aporía en Aristóteles. Libros b y k 1-2 de La Metafísica,. Camino al ser. Dykinson, 2007. 355 págs.
  • Kofman, Sarah (1983). “Beyond Aporia?”. In Benjamin, Andrew (ed.). Post-Structuralist Classics. London: Routledge. pp. 7–44.
  • Vasilis Politis (2006). “Aporia and Searching in the Early Plato” in L. Judson and V. Karasmanis eds. Remembering Socrates. Oxford University Press.