Découvrir nos « points aveugles » en amour

· 20 août 2017

Parfois, on le fait, on se jette dans le vide avec les yeux fermés et le coeur ouvert, anxieux-ses à l’idée d’aimer et d’être aimé-e-s. Parfois tout va bien…d’autres fois, au contraire, non. Car nous sommes victimes de ces points aveugles auxquels nous raccrochons fermement des relations de haut coût, des amours impossibles ; c’est là où l’auto-tromperie tisse une magnifique toile d’araignée dans laquelle on reste attrapé-e.

Pour comprendre quelles sont en réalité ces points aveugles, nous commencerons par faire une petite expérience. Fermez les yeux quelques secondes et ensuite, ouvrez-les pour diriger votre regard vers une fenêtre, laissant la lumière du soleil inonder votre visage quelques secondes.

Maintenant, maintenez le regard sur un point. Vous ne le remarquerez pas, mais dans votre rétine, il y a des des photorécepteurs, de minuscules cellules nerveuses qui capteront cette lumière et qui enverront l’information au cerveau, en un instant presque inappréciable.


Le refus est utile, noble et clément quand il sert de transition vers une nouvelle affirmation.

– Ortega y Gasset –


Or, il ne faut pas oublier que dans notre rétine il existe une petite zone où il y a des photorécepteurs, aussi connus sous le nom de points aveugles. Puisque l’oeil ne capte aucune stimulation, il est normal que nous voyons tou-te-s notre réalité avec de petits fragments blancs venant de ces points aveugles. Cependant, notre vue ne perd aucun détail, elle est parfaite, merveilleuse de nous amener chaque nuance d’un visage, d’un paysage…

Comment est-ce possible alors ? S’il y a une zone vide, une zone aveugle dans notre rétine, comment peut-on voir le monde avec autant de netteté ? La réponse est aussi simple qu’inquiétante : le cerveau se charge de « remplir » les vides. Aussi curieux que cela puisse paraître, dans le champ psychologique il arrive la même chose. Il existe des réalités autour de nous que l’on ne perçoit pas. Ce sont des zones en blanc, des faits généralement négatifs qui s’estompent comme une légère brume à l’horizon de notre monde conscient.

Le cerveau est nouvellement celui qui prend le contrôle en sélectionnant l’information qui nous entoure au travers d’un filtre. Grâce à lui s’atténuent les perceptions négatives en mettant un mur face à l’attention et en minimisant ainsi l’impact des déceptions. Ce type d’art affiné de l’auto-tromperie est tout particulièrement commun dans l’univers des relations affectives. Nous vous parlons de cela dans la suite de cet article…

Les points aveugles, ou notre rejet à accepter les choses telles qu’elles sont

« Mon compagnon/ma compagne n’est ni dominateur-trice ni jaloux-se, en fait, iel s’inquiète pour moi et iel m’aime beaucoup ».

De l’extérieur, pour la plupart, il n’est pas simple de constater ce qu’il y a derrière ces réalités qui tantôt nous désaccordent, et tantôt nous font du mal face à notre vie et nos oreilles. Cependant, quiconque vit immergé dans ses points aveugles ni ne les remarque, ni ne les pressent ni ne veut les voir.

Ce sont sa bouée, son analgésique, sa planche de bois lui permettant de rester debout face à une réalité qui se noie par moments. Car le truc de l’auto-tromperie, c’est la stratégie la plus sophistiquée qu’a l’être humain, grâce à elle on suffoque la fumée du stress, et on lance par les tuyauteries de l’inconscience les inquiétudes et la responsabilité elle-même d’agir face à un problème évident.

Cette brume mentale que génèrent les points aveugles met toujours en marche les stratégies psychologiques les plus complexes telles que le refus classique, la rationalisation ou l’attention sélective, d’où le fait que l’on se focalise uniquement sur ce qui nous intéresse mais en ignorant le reste.

Comme le disait Machado, et il avait bien raison, il y a quelque chose de bien pire que de voir la réalité en noir, et c’est le fait de ne pas la voir du tout. Un fait sans doute très commun quand on a peur du champ des affections et de ce vaste labyrinthe de l’amour où il sera toujours mieux de « ne pas voir » que de « perdre » l’être aimé.

Comment mettre en lumière nos points aveugles

Robert Trivers est un sociobiologiste et anthropologue très connu pour ses travaux sur l’auto-tromperie. Selon lui, cette stratégie affinée, que pratique tant l’être humain, est quelque chose de plus sophistiqué que le mensonge simple. En ce sens, l’acte de se mentir à soi-même requiert une architecture plus profonde, plus délicate.

De plus, quand on parvient à faire en sorte que la preuve reste reléguée à l’inconscient et le mensonge à la conscience, le coût cognitif est immense. Cet effort pour que tout nous soit crédible fait sans doute des points aveugles de vrais pièges où rester attrapé-e-s, où être victimes de nous-mêmes.


« Un mensonge n’aurait aucun sens si la vérité n’était pas perçue comme dangereuse. »

– Alfred Adler –


Si on se demande maintenant comment illuminer ces coins mentaux de la personne qui les pratique pendant longtemps avec son compagnon/sa compagne, il faut dire que c’est difficile. Quand on essaie d’ouvrir les yeux sur qui est amoureux-se, le plus probable c’est que surgisse le rejet et le refus.

C’est pourquoi avant de tomber nous-mêmes dans de similaires stratégies mentales quand ce que l’on peut vivre est une véritable atteinte à notre intégrité, notre estime de nous-même et nos valeurs, nous devons essayer de contrôler les points aveugles les plus communs qui se mettent en pratique dans une relation. Voici quelques exemples :

  • On ne doit pas tomber dans l’exercice le plus commun de toute relation de couple : l’idéalisation.
  • Il faut voir la personne telle qu’elle est, sans anesthésie, sans édulcorants. Il ne faut pas surestimer ce qui nous plait, ni surdimensionner ces aspects qu’on apprécie pour compenser ce qui nous met mal à l’aise, ce qui nous désaccorde, ce qui nous fait du mal.
  • Ne déformons pas la réalité en recréant des idées qui ne correspondent pas à ce qui nous entoure, à ce que l’on voit et ce que l’on sent.
  • N’oublions pas que l’amour a ses conditions, et qu’il ne faut pas repousser à demain la déception que l’on ressent aujourd’hui.

Pour conclure, il faut se rappeler que l’usage des points aveugles se donne avec une fréquence excessive au sein des relations de couple basées sur la dépendance. C’est dans ce type de sphère interpersonnelle que l’on a le plus tendance à déformer la réalité dans le but de maintenir la vie commune, avec l’idée de maintenir cet équilibre impossible sans percevoir les effets émotionnels et psycho-sociaux que cela implique.

Comme l’a dit Albert Camus une fois, « la vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, lui, est comme un beau crépuscule qui rehausse chaque objet… » Évitons par conséquent de vivre dans ce crépuscule qui finalement précède l’agonie, et ayons le courage d’ouvrir les yeux sur la vérité.