L’idée ridicule de ne plus te revoir

· 13 avril 2017

Quelle ridicule vérité ! Cela semble tellement impossible…que l’idée en elle-même ne tient pas. Ne plus te revoir, ne plus te prendre dans mes bras, ne plus entendre la sonnerie que j’ai définie pour toi dans mon téléphone quand tu m’appelles. Ne plus m’envelopper de ton odeur ni de ta manière de mettre cet ordre, que seul-e toi comprenais, là où tu passais.

Mes mains tremblent, mes pieds vacillent, mon coeur se plaint et s’étouffe dans un battement creux, le sol s’effondre, l’air est devenu étanche, mes poumons sont vides, je ne sens plus l’air qui agite le col de ma chemise, les mots s’étouffent dans mon estomac. Je ne peux pas crier, je ne peux pas non plus fuir. Je reste calme, de même que le reste du monde, congelé.

Se battre dans la boue

Je ferme les yeux, apparaît le premier souvenir, celui qui me gifle. Naît l’anxiété d’en créer davantage, m’embrasse ce besoin comme celui qui monte dans le funiculaire dont la trajectoire finit au milieu du précipice. Dans mon esprit apparaît l’idée de se réveiller de ce rêve où je suis tombé-e sans le vouloir, de faire un pas et de tomber.

Suivent les frissons et les pierres s’accumulent dans mon sac à dos. Les nerfs se tendent, et mes muscles aussi. Les genoux me lâchent et avant de m’en rendre compte je suis au sol. Je baisse la tête et j’espère vaincre la souffrance. Allez, reviens, emmène-moi avec toi, détruis-moi.

Les paumes de mes mains se noient et peu à peu mes ongles s’enfoncent dans le sable rendu boueux par la pluie, qui se sachant attaqué éponge les articulations des doigts pour ne pas mourir étranglé. Mes coudes se doublent et touchent le sol, mes poings se ferment et l’eau passe entre mes doigts. Mes yeux s’ouvrent de nouveau et ne voient que l’obscurité que j’ai formée dans mon corps, celle où j’ai renfermé l’idée ridicule de ne pas te revoir.

Ana s’approche, je remarque ses pas. Je veux l’éloigner, et pourtant la seule chose que je fais, c’est tendre encore plus mon corps. Je ferme les yeux, car maintenant ce sont mes larmes qui mouillent la terre. Quelque part dans ma tête apparaît un ordre : va-t’en, éloigne-toi. Mais c’est un lieu très éloigné, car Ana me serre dans ses bras, très fort, avec la force que seule une enfant de cinq ans peut avoir.

Il est ridicule de ne pas la revoir

Le besoin de protéger notre fille lutte avec cette idée, celle de ne pas te revoir. Finalement, je m’abandonne à son câlin, je le fais inconsciemment. Son câlin perd en force, je me laisse tomber d’un côté et elle tombe sur moi. Je libère cette idée ridicule, celle de ne pas te revoir, et maintenant c’est moi la serre dans mes bras avec la force que me donnent toutes les années que tu as passées à mes côtés ; alors que la souffrance commence à être si grande que le cerveau se révèle et se met à m’anesthésier.

« Papa, maman n’est pas partie. Il est ridicule de ne pas la revoir. »

Je m’enchante pour elle, car elle a la foi, car l’idée lui semble encore plus ridicule qu’à moi. Elle est là, défiant le futur sans avoir ne serait-ce que l’idée de la souffrance qui viendra. Parfois, je m’attache à son ignorance et ce mensonge se fait moins dense dans l’air, moins froid dans l’eau.

Quand je me lève, je sais que cette idée ridicule nous condamnera à être uni-e-s pour toujours, avec un lien qui va au-delà de la génétique. Je me lève ; les premiers pas d’un long chemin que je ne connais même pas. Une part de moi continue à attendre la souffrance à venir, tandis qu’une autre caresse ce petit visage salé qui fait partie de l’immense legs qu’elle m’a laissé.

Je la couche sur son côté du lit, je lui donne son oreiller. Je la regarde et lui chante une berceuse qui pour moi continue à résonner très loin. Mais je crois qu’elle l’écoute, car avec ses mains elle attrape une des miennes et caresse les rides laissées par l’eau, avant de s’endormir pour de bon.