La curiosité morbide : un comportement habituel dans le monde numérique

19 avril, 2021
Beaucoup de pages Internet ont recours au sensationnalisme, au morbide et à notre curiosité la plus sombre pour favoriser le « clickbait ». Elles savent que le besoin de voir et de savoir certaines choses est l'un des besoins les plus instinctifs de l'être humain...

La curiosité morbide fait partie du répertoire instinctif de l’être humain. Plutarque signalait que la fascination malsaine est la désobéissance de la raison et que nous l’avons tous, d’une certaine façon, déjà pratiquée.

Il s’agit de poser ses yeux sur la serrure de l’interdit, ouvrir la porte du socialement inacceptable pour pénétrer dans des dimensions gênantes, voire perverses. Nous nous souvenons tous du premier épisode polémique de Black Mirror, intitulé The National Anthem.

Dans ce dernier, on nous présentait une situation plus que controversée. Un membre de la famille royale britannique avait été séquestré. Les ravisseurs avait offert une condition pour le libérer : que le Premier Ministre ait un rapport sexuel avec un porc devant tous les téléspectateurs.

Nous n’allons pas révéler le dénouement de cet épisode pour éviter les spoilers auprès de ceux qui ne connaissent pas cette série. Néanmoins, nous pouvons préciser que les attentes étaient très élevées et que le public n’a pas hésité à regarder la scène grotesque.

Il s’agit d’un clair exemple d’un phénomène où l’on dépasse le moralement correct pour dériver vers la curiosité morbide. Approfondissons.

Curiosité morbide dans Black Mirror.

La curiosité morbide et l’univers d’Internet

Nous signalions au début que nous avons tous, à un moment ou un autre, été en proie à un élan de curiosité morbide. Ainsi, selon ce que nous indiquent des études comme celles réalisées à l’Université d’Amsterdam, l’être humain se sent souvent secrètement attiré par ces scènes où le morbide est présent. Cela fait partie de notre répertoire instinctif.

Dans ce travail, par exemple, il a été démontré que ce comportement est quelque chose que l’on retrouve de façon récurrente sur Internet. Et nous ne faisons pas seulement référence à la pornographie. Car la curiosité morbide va bien au-delà de cela.

Un exemple : quand l’acteur Paul Walker est décédé dans un accident de voiture, des millions de personnes ont cherché les images de l’incident sur le net. La même chose s’est produite avec la mort de Lady Di. Des dizaines de journaux ont essayé de trouver les photos du désastre. Ils savaient très bien que leurs ventes exploseraient grâce à cela.

Mais cela fait-il de nous des personnes immorales ou moins dignes ? Pas du tout. En réalité, ces comportements définissent une facette supplémentaire de l’être humain. Ce côté un peu pervers qu’Internet connaît très bien.

Le clickbait

Un surfeur est attaqué par un requin. Un attentat au Proche Orient fait des centaines de morts : les images sont dantesques. Une toute nouvelle émission va commencer, où l’on peut voir en direct ce que certaines célébrités font dans leur vie privée. Un enfant avec une maladie rare qui a des tumeurs semblables à celles de l’homme-éléphant

Nous pourrions donner des milliers d’exemples sur la façon dont les médias et les réseaux sociaux tirent profit de la curiosité morbide pour gagner en audience et atteindre le si désiré clickbait. Cette dernière ressource, celle du clickbait, consiste simplement à capter l’attention des utilisateurs à travers des titres sensationnalistes et à les faire entrer sur une page concrète.

Beaucoup de médias s’appuient sur cet instinct plus sombre de l’être humain. Mais attention, car ce phénomène n’est pas du tout nouveau. Un exemple : le 8 avril 1949, à San Marino, en Californie, Kathy Fiscus, 6 ans, est tombée dans un puits abandonnée. Les présentateurs de radio de tout le pays ont retransmis pendant 28 heures les tentatives de secours.

La petite fille n’a malheureusement pas survécu, mais les audiences ont atteint des records. Les nouvelles de l’époque ont signalé quelque chose que George Gallup avait déjà commenté en 1923 : les médias ne veulent pas informer, ils veulent séquestrer notre attention et en tirer des bénéfices. La façon d’y arriver est à travers la curiosité morbide.

Homme qui regarde son téléphone.

La curiosité morbide, entre l’utilité biologique, l’empathie et le plaisir obscur

Nous ne nous comportons pas tous de la même façon. Nous ne choisissons pas tous, par exemple, de tourner la tête et de regarder cet accident de circulation qui vient de se produire près de chez nous.

Certains s’approcheront et d’autres éviteront à tout prix de passer par là. Néanmoins, sur le plan privé et dans l’intimité de nos maisons, avec un portable ou un ordinateur, nous pouvons franchir des portes peu habituelles, voire peu morales.

Nous savons qu’il s’agit d’une impulsion de notre répertoire instinctif, mais la question est… Dans quel but ? Certains signalent que la curiosité morbide peut avoir une utilité biologique. Il s’agit de regarder pour comprendre, pour apprendre à partir de réalités que nous ne voyons pas tous les jours (comme, par exemple, voir un cadavre).

Nous regardons aussi par empathie. Nous voulons voir celui qui souffre pour comprendre sa réalité et nous connecter émotionnellement à lui.

Par ailleurs, nous ne pouvons pas oublier un point évident : certains adorent contempler ce qui est « incorrect ». Car, dans ce cas, nous devons aussi faire la différence entre la curiosité morbide saine et la malsaine.Cette dernière est celle qui entre déjà dans le domaine du pervers et, dans de nombreux cas, dans le pathologique.

Carl Jung l’avait déjà dit à son époque : nous avons tous une ombre en nous qui dissimule certaines parties de nous-mêmes. La curiosité morbide fait partie de ce côté plus obscur…

  • Oosterwijk, S. (2017). Choosing the negative: A behavioral demonstration of morbid curiosity. PLoS ONE12(7). https://doi.org/10.1371/journal.pone.0178399
  • Kidd C, Hayden BY. The Psychology and Neuroscience of Curiosity. Neuron. 2015;88(3):449-460. doi:10.1016/j.neuron.2015.09.010.
  • Loewenstein G. The psychology of curiosity: A review and reinterpretation. Psychol Bull. 1994;116(1):75-98. doi:10.1037/0033-2909.116.1.75.