Ces instants où nous avons tout, sans n’avoir besoin de rien d’autre

20 avril 2017 dans Psychologie 115 Partagés

Il y a des instants merveilleux où nous avons tout, où chaque aspect se tient dans un équilibre presque prodigieux. Cependant, petit à petit, cette magie disparaît ou, tout simplement, expire et périme. C’est alors que l’on se rend compte que finalement, ce qui importe vraiment dans cette vie, c’est d’être en harmonie avec soi-même, c’est de garder son calme, c’est d’être en paix.

Zygmunt Bauman, sociologue et philosophe polonais, nous indique que de nos jours, nous vivons dans une société de consommation qui nous invite à convoiter ces choses qui selon les autres nous manquent, à ne plus regarder ce que l’on a déjà, et à faire un usage fugace de ce que l’on nous offre. Cela fait de nous, d’une certaine manière, des créatures insatisfaites, des personnes qui valorisent l’immédiateté et pas le calme, qui convoitent ce qu’elles n’ont pas au lieu d’apprécier ce qu’elles ont déjà.


« Parfois, on peut passer des années sans vivre, et soudain, toute notre vie se concentre en un instant. »

– Oscar Wilde –


Cette culture de l’indifférence fait que souvent, on désespère en ne voyant jamais le bonheur arriver, et si par miracle il arrive, c’est de manière aussi fugace qu’un battement de paupière ou qu’une goutte de rosée qui disparaît une fois que le soleil arrive à son zénith. C’est alors que l’on rejette la faute sur la société, les sphères politiques, nos supérieur-e-s, notre famille, ou encore cette personne qui peut-être nous a promis un amour éternel sans savoir que son concept d’éternité n’allait pas au-delà d’un trimestre.

On devient donc des orphelin-e-s de l’estime de soi, des vagabond-e-s émotionnel-le-s qui mettront du temps à comprendre que parfois, tout avoir, c’est accepter ce qui nous entoure : nous-même, notre famille, nos ami-e-s, et notre capacité à créer, à ne pas être modelé-e-s.

Ces instants où on se permet de vivre

La plupart des langues qui existent dans le monde ont la particularité de renfermer en un seul mot des idées qui dans d’autres langues ont besoin de bien plus de termes pour les définir. En japonais, par exemple, il existe une curieuse expression appelée Yūgen” (幽玄), qui se traduirait comme cette émotion profonde, mystérieuse et intense que ressent une personne quand elle observe l’univers.

C’est avant tout la capacité de regarder le monde depuis le coeur ou les sentiments afin d’acquérir la sagesse la plus profonde sur ce qui nous entoure. Une telle capacité ne peut s’acquérir que depuis cet esprit relaxé, centré et calme qui a appris à prioriser, et transformer de simples instants en éternités chargées de sens ; telle est la pensée de Reinhold Messner, considéré comme le meilleur alpiniste du monde.

Ce fut la première personne à atteindre les pics les plus hauts du monde sans oxygène, et la plupart du temps, seul. C’est un amoureux de la nature et des expériences extrêmes qui a souvent été critiqué pour son caractère. Il a appris très tôt que le véritable bonheur consiste en des instants, que le bien-être le plus intense, le plus complet et le plus authentique ne consiste pas à atteindre des choses ou à en accumuler, mais plutôt à faire ce que l’on aime et à observer les merveilles qui nous entourent.

Reinhold Messner

Cette humeur consistant en cette impression, cette sensation que l’on a tout ce dont on a besoin et que le bonheur nous entoure comme un voile invisible mais réconfortant, c’est ce que Mihaly Csikszentmihalyi a défini en 1990 comme un état de flux. L’immersion dans une activité, la propre rétro-alimentation positive que l’on ressent lorsque l’on atteint un agréable sentiment de bien-être et d’auto-efficacité, c’est ce qui définit cette joie basique de l’être à laquelle tout le monde devrait aspirer.

Ces moments où nous avons tout, ces instants où il ne nous manque rien

Il manque toujours quelque chose à l’être humain ; acheter un téléphone dernier cri suppose qu’en peu de temps en sorte un nouveau qui sera encore mieux. Décrocher un poste nous rend heureux-se, mais ce bonheur disparaît quand la tâche devient routinière et que l’on ne se sent pas épanoui-e-s dans notre vie professionnelle. On se lance dans des relations passionnées, mais peu à peu apparaît ce vide où une fois de plus on sent que quelque chose nous manque, que cet amour est incomplet.


« Si vous comprenez qu’il ne s’agit pas de lutter mais d’accepter et de vivre, alors vous aurez compris le sens de la vie. »


On pourrait dire presque ironiquement que « ces vides », ces besoin indéfinissables, éternels et parfois même angoissants, sont comme ce « cheval de Troie » caché dans notre cerveau qui nous invitera toujours à chercher quelque chose de plus. Car l’insatisfaction invite à la recherche, la recherche d’une nouvelle découverte. Cependant, avant de devenir d’éternels Ulysses dans un voyage sans retour, il vaut la peine de s’arrêter et, tout simplement, d’apprécier ce que l’on a déjà.

Ces instants où finalement on se rend compte que l’on a tout apparaissent lorsque l’on découvre sa passion et que l’on s’y consacre. Reinhold Messner a trouvé la sienne dans les montagnes, et nous, nous pourrions la trouver ailleurs, dans notre travail, dans notre famille, dans le sport, dans l’art… Car le bonheur, c’est avant tout un but et une activité, c’est prendre des décisions et c’est équilibrer le moment présent avec un esprit qui se sent centré, satisfait, compétent.

C’est ce que Mihaly Csikszentmihalyi appelle le « point doux », cet un état que l’on atteint lorsqu’on s’éloigne des pressions et de l’anxiété, lorsque l’on met fin au bruit mental et lorsque les résistances tombent, de même que les attitudes limitantes… Toute une aventure dans notre développement personnel où il vaut la peine de s’investir chaque jour, à chaque instant.

Images de Andrea Marsh et Art Mesmer-K

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