Cette impression que ma vie se déroule sans moi

12 février 2017 dans Psychologie 276 Partagés

Comme chaque matin, ma vie se réinitialise. Après avoir couru un peu sur la promenade maritime, je file à la douche et je tourne le robinet d’eau froide. J’y reste cinq minutes tandis que l’eau glacée coule sur mon visage et glisse sur tout mon corps. Je laisse la marque des mes pieds mouillés sur le tapis et je veille à ce qu’il n’y ait pas de goutte qui tombe à l’extérieur.

J’appuie sur le bouton de la ventilation et tandis que ma silhouette se reflète peu à peu telle une illusion dans le miroir marqué par la buée, j’essaye de me reconnaître dans une image qui me paraît toujours étrangère. Je laisse glisser de l’huile pour le corps et l’étale lentement entre les gouttes d’eau dessinées sur ma peau, sans oublier un seul centimètre, des orteils jusqu’aux oreilles.

Ma silhouette se reflète peu à peu telle une illusion

Je passe ensuite au maquillage, en suivant les étapes dans un ordre parfait, comme si j’étais en train de peindre un tableau unique pour une vente aux enchères. D’abord, le visage, pour ensuite me concentrer sur les yeux qui ont la même expression de vie qu’un Modigliani, faisant ressortir la forme d’amande de ces derniers et sculptant mes cils jusqu’à l’infini et au-delà.

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Je finis toujours par la bouche, charnue et bien dessinée, avec le rouge à lèvres qui fait le plus ressortir la lumière du jour et défie les saisons. Démêlage de cheveux, raie au millimètre près du côté droit, mèche remise derrière l’oreille. Je termine par le brossage de dents, le fil dentaire et le bain de bouche pendant 5 minutes.

Et, le point final, deux pulvérisations de mon parfum préféré derrière chaque oreille, une à chaque poignet et une autre entre les cuisses.


« L’essence de l’immoralité est la tendance à faire une exception de soi-même. »

-Jane Addams-


Je marche vers ma chambre, totalement nue, en faisant le même bruit sur le parquet que mon chat lorsqu’il marque le pas. J’ouvre l’armoire et j’observe ma collection d’habits, qui ont encore en majorité leurs étiquettes. Je choisis les sous-vêtements, toujours assortis, et je laisse tomber tout doucement les vêtements sur ma peau encore humide et brillante.

J’ouvre le frigo et je fais un jus de fruits et légumes de saison, j’en bois un peu puis je me prépare une tasse de thé vert. Je choisis une paire de talons hauts, je mets une bague de ma collection d’émeraudes au majeur de ma main gauche. Je n’aime pas le voir combiné à l’alliance à la main droite.

Je prends mon sac, je descends au parking, je m’assois sur le siège parfumé et brillant de ma Bentley bleu marine, j’appuie sur le bouton play, “Barcarolle” d’Offenbach retentit et je pars une fois de plus en direction de mon bureau. Parfois, avant de partir, j’oublie de lire la note de mon mari, celle qu’il me laisse tous les matins. Si c’est le cas, j’appelle la femme de ménage pour qu’elle l’ouvre, je ne veux pas qu’il la voit fermée quand il rentre. J’ai été distraite toute ma vie, dans les détails idiots et même dans les détails importants.

Quand j’arrive au bureau, je mets ma vie au-dessus de l’horloge de la routine

J’arrive au travail et, de la réception à la file de tables qui conduisent à mon bureau, une échelle de mouvements croissants suit mes pas : je note comment chaque employé-e se dresse très droit-e sur sa chaise, le visage encore parsemé de traces de manque de sommeil. Iels me saluent d’un sourire où je retrouve toujours de la tension et de la peur, cela me fait sentir puissante et les fait se sentir misérables.

Ma journée de travail doit toujours se dérouler de la même façon, à ma manière, selon mes rythmes, d’une manière hautement efficace et résolue qui n’accepte pas de marge d’erreur, sinon je me trouble et mon sang-froid entre en ébullition, j’en viens même à renvoyer des employé-e-s.


« Nous cherchons presque tous la paix et la liberté ; mais peu d’entre nous ont l’enthousiasme pour avoir les pensées, les sentiments et les actions qui mènent à la paix et au bonheur. »

-Aldous Huxley-


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Quand j’arrive à la maison, je me sers un verre de vin et je fume quelques cigarettes sur la terrasse, en observant les lumières des immeubles les plus hauts de la ville, en-dessous du mien. Mon mari me cherche et me prend dans ses bras, j’ai la nausée quand il fait ça, je souhaite que le week-end arrive où, “pour des raisons de travail”, je devrai m’absenter, pour en réalité rejoindre les bras de mon amant.

Rien ne me fait me sentir mal, absolument rien, sauf quand je vois une personne sourire : quelque chose tremble alors à l’intérieur de moi, parce que je ne sais pas quand j’ai oublié ce geste, ni pourquoi. Parfois, comme maintenant, je me mets devant mon miroir et j’essaye d’esquisser un sourire mais cela me fait m’écrouler parce que ce n’est pas la mienne, parce que cette émotion apparaît comme ridiculement triste.

Quand je vois une personne sourire, quelque chose tremble à l’intérieur de moi

Parce que quand je me vois comme ça, dépersonnalisée devant mon miroir, je pense que je ne suis qu’une belle façade réhabilitée qui cache un immeuble en ruines, un fruit conservé artificiellement dans une chambre, qui quand on le sort à la lumière du jour se décompose par manque de vie. C’est à ce moment, quand je me découvre nue face à moi et face à quiconque voudra me lire, que je me sens la plus vulnérable et fragile.

Mais je veux qu’on le voie, qu’on le sache, je veux l’écrire, le crier, dès demain en entrant au bureau : “Mesdames, Messieurs, je ne suis personne, je suis morte, je vis ma vie sans moi !”. Je veux le crier, sortir dans la rue et étreindre tou-te-s celleux que je croise en les implorant de me dire comment faire pour être heureuse.

Deux larmes, seulement deux, coulent sur mes joues. Une sorte de calme m’envahit alors, et une question surgit, qui peut favoriser la réponse au reste des interrogations, c’est peut-être cela le début du processus pour me retrouver à l’endroit où je voudrais être ?

J’espère juste que demain, quand je me réveillerai, ma carapace ne se refermera pas entièrement et ne continuera pas à me tromper, en m’enfermant à l’intérieur de moi-même. Comme elle l’a fait jusqu’alors, me gardant prisonnière et aveugle dans une existence d’ostentation, qui me déforme et me fait du mal, en me faisant oublier tout ce que je vous ai écrit en pleurant.

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